maison de l’Être

Category: Heidegger en français
Submitter: Murilo Cardoso de Castro

maison de l’Être

Nous ne pensons pas de façon assez décisive encore l’essence de l’agir. On ne connaît l’agir que comme la production d’un effet dont la réalité est appréciée suivant l’utilité qu’il offre. Mais l’essence de l’agir est l’accomplir. Accomplir signifie: déployer une chose dans la plénitude de son essence, atteindre à cette plénitude, producere. Ne peut donc être accompli proprement que ce qui est déjà. Or, ce qui " est " avant tout est l’Être. La pensée accomplit la relation de l’Être à l’essence de l’homme. Elle ne constitue ni ne produit elle-même cette relation. La pensée la présente seulement à l’Être, comme ce qui lui est remis à elle-même par l’Être. Cette offrande consiste en ceci, que dans la pensée l’Être vient au langage. Le langage est la maison de l’Être. Dans son abri, habite l’homme. Les penseurs et les poètes sont ceux qui veillent sur cet abri. Leur veille est l’accomplissement de la révélabilité de l’Être, en tant que par leur dire ils portent au langage cette révélabilité et la conservent dans le langage. La pensée n’est pas d’abord promue au rang d’action du seul fait qu’un effet sort d’elle ou qu’elle est appliquée à... La pensée agit en tant qu’elle pense. Cet agir est probablement le plus simple en même temps que le plus haut, parce qu’il concerne la relation de l’Être à l’homme. Or, toute efficience repose dans l’Être et de là va à l’étant. La pensée, par contre, se laisse revendiquer par l’Être pour dire la vérité de l’Être. La pensée accomplit cet abandon. Penser est l’engagement par l’Être pour l’Être je ne sais si le langage peut unir ce double " par " et " pour " dans une seule formule comme: penser c’est l’engagement de l’Être . Ici, la forme du génitif " de l’... " doit exprimer que le génitif est à la fois subjectif et objectif. Mais " sujet " et " objet " sont en l’occurrence des termes impropres de la métaphysique - cette métaphysique qui, sous les espèces de la " logique " et de la " grammaire " occidentales, s’est de bonne heure emparée de l’interprétation du langage. Ce qui se cèle dans un tel événement, nous ne pouvons qu’à peine le pressentir aujourd’hui. La libération du langage des liens de la grammaire, en vue d’une articulation plus originelle de ses éléments, est réservée à la pensée et à la poésie. La pensée n’est pas seulement l’engagement dans l’action pour et par l’étant au sens du réel de la situation présente. La pensée est l’engagement par et pour la vérité de l’Être, cet Être dont l’histoire n’est jamais révolue, mais toujours en attente. L’histoire de l’Être supporte et détermine toute condition et situation humaine. Si nous voulons seulement apprendre à expérimenter purement cette essence de la pensée dont nous parlons, ce qui revient à l’accomplir, il faut nous libérer de l’interprétation technique de la pensée dont les origines remontent jusqu’à Platon et Aristote. A cette époque, la pensée elle-même a valeur de techne, elle est processus de la réflexion au service du faire et du produire. Mais, alors, la réflexion est déjà envisagée du point de vue de la praxis et de la theoria. C’est pourquoi la pensée, si on la prend en elle-même, n’est pas " pratique ". Cette manière de caractériser la pensée comme theoria et la détermination du connaître comme attitude " théorétique ", se produit déjà à l’intérieur d’une interprétation " technique " de la pensée. Elle est une tentative de réaction pour garder encore à la pensée une autonomie en face de l’agir et du faire. Depuis, la " philosophie " est dans la nécessité constante de justifier son existence devant les " sciences ". Elle pense y arriver plus sûrement en s’élevant elle-même au rang d’une science. Mais cet effort est l’abandon de l’essence de la pensée. La philosophie est poursuivie par la crainte de perdre en considération et en validité, si elle n’est science. On voit là comme un manque qui est assimilé à une non-scientificité. L’Être en tant que l’élément de la pensée est abandonné dans l’interprétation technique de la pensée. La " logique " est la sanction de cette interprétation, en vigueur dès l’époque des sophistes et de Platon. On juge la pensée selon une mesure qui lui est inappropriée. Cette façon de juger équivaut au procédé qui tenterait d’apprécier l’essence et les ressources du poisson sur la capacité qu’il a de vivre en terrain sec. Depuis longtemps, trop longtemps déjà, la pensée est échouée en terrain sec. Peut-on maintenant appeler " irrationalisme " l’effort qui consiste à remettre la pensée dans son élément? " CartaH: P 67-69

Lorsque la pensée, s’écartant de son élément, est sur son déclin, elle compense cette perte en s’assurant une valeur comme techne comme instrument de formation, pour devenir bientôt exercice scolaire et finir comme entreprise culturelle. Peu à peu, la philosophie devient une technique de l’explication par les causes ultimes. On ne pense plus, on s’occupe de " philosophie ". Dans le jeu de la concurrence, de telles occupations s’offrent alors au domaine public sous forme d’ ... ismes et tendent à la surenchère. La suprématie de semblables étiquettes n’est pas le fait du hasard. Elle repose, et particulièrement dans les temps modernes, sur la dictature propre de la publicité. Ce qu’on appelle " existence privée " n’est toutefois pas encore l’essentiel, le libre être-homme. Elle n’est qu’un raidissement dans la négation de ce qui est public. Elle reste la marcotte qui en dépend et ne se nourrit que de son retrait devant lui. Elle atteste ainsi malgré elle son asservissement à la publicité. Or celle-ci est l’effort, conditionné métaphysiquement parce qu’il a ses racines dans la domination de la subjectivité, pour diriger l’ouverture de l’étant vers l’objectivation inconditionnée de tout et l’y installer. C’est pourquoi le langage tombe au service de la fonction médiatrice des moyens d’échange, grâce auxquels l’objectivation, en tant que ce qui rend uniformément accessible tout à tous, peut s’étendre au mépris de toute frontière. Le langage tombe ainsi sous la dictature de la publicité. Celle-ci décide d’avance de ce qui est compréhensible, et de ce qui, étant incompréhensible, doit être rejeté. Ce qui est dit dans Sein und Zeit, § 27 et 35, sur le " on " n’a nullement pour objet d’apporter seulement au passage une contribution à la sociologie. Pas davantage le " on " ne désigne-t-il uniquement la réplique, sur le plan moral-existentiel, à l’être-soi de la personne. Ce qui est dit du " on " contient bien plutôt, sur l’appartenance originelle du mot à l’Être, une indication pensée à partir de la question portant sur la vérité de l’Être. Sous l’emprise de la subjectivité qui se présente comme publicité, ce rapport demeure celé. Mais quand la vérité de l’Être, se rappelant à la pensée, est devenue pour elle digne d’être pensée, il faut aussi que la réflexion sur l’essence du langage conquière un autre rang. Elle ne peut plus être une simple philosophie du langage. C’est là l’unique raison pour laquelle Sein und Zeit (§ 34) contient une indication sur la dimension essentielle du langage et touche à cette question simple: en quel mode de l’Être le langage existe-t-il réellement comme Langage? La dévastation du langage qui s’étend partout et avec rapidité ne tient pas seulement à la responsabilité d’ordre esthétique et moral qu’on assume en chacun des usages qu’on fait de la parole. Elle provient d’une mise en danger de l’essence de l’homme. Le soin attentif qu’on peut montrer dans l’utilisation du langage ne prouve pas encore que nous ayons échappé à ce danger essentiel. Il pourrait même être aujourd’hui le signe que nous ne voyons pas du tout ce danger et ne pouvons le voir, parce que nous ne nous sommes jamais encore exposés à son éclat. La décadence du langage, dont on parle beaucoup depuis peu, et bien tardivement, n’est toutefois pas la raison, mais déjà une conséquence du processus selon lequel le langage, sous l’emprise de la métaphysique moderne de la subjectivité, sort presque irrésistiblement de son élément. Le langage nous refuse encore son essence, à savoir qu’il est la maison de la vérité de l’Être. Le langage se livre bien plutôt à notre pur vouloir et à notre activité comme un instrument de domination sur l’étant. Celui-ci apparaît lui-même comme le réel dans le tissu des causes et des effets. Nous abordons l’étant conçu comme le réel par le biais du calcul et de l’action, mais aussi par celui d’une science et d’une philosophie qui procèdent par explications et motivations. Sans doute maintient-on que ces dernières laissent une part d’inexplicable. Et l’on croit, avec de tels énoncés, être en présence du mystère. Comme s’il se pouvait que la vérité de l’Être se laisse jamais situer sur le plan des causes et des raisons explicatives ou, ce qui revient au même, sur celui de sa propre insaisissabilité. CartaH: P 72-74

Cela seul que voudrait atteindre la pensée qui cherche à s’exprimer pour la première fois dans Sein und Zeit est quelque chose de simple. En tant que cela même, l’Être reste mystérieux, la proximité nue d’une puissance non contraignante. Cette proximité déploie son essence comme le langage lui-même. Celui-ci toutefois n’est point seulement langage au sens où nous le représentons, c’est-à-dire au mieux comme unité de trois éléments: structure phonétique (graphisme), mélodie et rythme, signification (sens). Nous voyons, dans la structure phonétique et le graphisme, le corps du mot; dans la mélodie et le rythme, l’âme; dans la valeur signifiante, l’esprit du langage. Nous pensons d’ordinaire le langage dans une correspondance à l’essence de l’homme, en tant que cette essence est représentée comme animal rationale, c’est-à-dire comme unité d’un corps, d’une âme et d’un esprit. Mais de même que dans l’humanitas de l’homo animalis l’ek-sistence, et par elle la relation de la vérité de l’Être à l’homme, reste voilée, de même l’interprétation métaphysique du langage sur le mode animal masque son essence historico-ontologique . Selon cette essence, le langage est la maison de l’Être, advenue par lui et sur lui ajointée. C’est pourquoi il importe de penser l’essence du la dans une correspondance à l’Être et en tant que cette correspondance, c’est-à-dire en tant qu’abri de l’essence de l’ homme. CartaH: P 90-91

Mais l’homme n’est pas seulement un vivant qui, en plus d’autres capacités, posséderait le langage. Le langage est bien plutôt la maison de l’Être en laquelle l’homme habite et de la sorte ek-siste, en appartenant à la vérité de l’Être sur laquelle il veille. CartaH: P 91

Au lieu de cela, les curieux trouvent Héraclite auprès d’un four. Voilà un endroit bien quotidien et sans apparence. C’est là en effet qu’on cuit le pain. Mais Héraclite n’est pas même auprès du four pour cuire du pain. Il n’y séjourne que pour se chauffer. Ainsi trahit-il en cet endroit très ordinaire toute l’indigence de sa vie. Le spectacle d’un penseur qui a froid offre peu d’intérêt, et les curieux déçus y perdent aussitôt l’envie de pousser plus avant. Que feraient-ils en un tel endroit? Cet événement banal et sans relief de quelqu’un qui a froid et se tient auprès du four, chacun peut en être à tout moment témoin chez soi, dans sa propre maison. Pourquoi dès lors aller chercher un penseur? Les visiteurs se disposent à repartir. Héraclite lit sur leurs visages la curiosité déçue. Il sait que priver la masse d’une sensation attendue suffit pour faire rebrousser chemin à ceux qui sont à peine arrivés. Aussi leur rend-il courage et les invite’t-il expressément à entrer malgré tout par cesmots:einai gar kai entautha theous,"ici aussi les dieux sont présents ". CartaH: P 117

La pensée travaille à construire la maison de l’Être, maison par quoi l’Être, en tant que ce qui joint, enjoint à chaque fois à l’essence de l’homme, conforrnément au destin, d’habiter dans la vérité de l’Être. Cet habiter est l’essence de l’" être-au-monde " (cf. Sein und Zeit, p. 54). L’ indication donnée en ce passage sur l’" être-dans " comme " habiter " n’est pas un vide jeu étymologique. De même, dans la conférence de 1936, le renvoi à la parole de Hölderlin: Voll Verdienst, doch dichterisch wohnet der Mensch auf dieser Erde n’est point l’ornement d’une pensée qui, abandonnant la science, cherche son salut dans la poésie. Parler de la maison de l’Être, ce n’est nullement reporter sur l’Être l’image de la " maison ". Bien plutôt, c’est à partir de l’essence de l’Être pensée selon ce qu’elle est que nous pourrons un jour penser ce qu’est une " maison " et ce qu’est " habiter ". CartaH: P 120-121

Jamais toutefois la pensée ne crée la maison de l’Être. La pensée conduit l’ek-sistence historique, c’est-à-dire l’humanitas de l’homo humanus, au domaine où se lève l’aube de l’indemne. CartaH: P 121

C’est seulement pour autant que l’homme ek-sistant dans la vérité de l’Être appartient à l’Être, que de l’Être lui-même peut venir l’assignation de ces consignes qui doivent devenir pour l’homme normes et lois. Assigner se dit en grec nemein. Le nomos n’est pas seulement la loi, mais plus originellement l’assignation cachée dans le décret de l’Être. Cette assignation seule permet d’enjoindre l’homme à l’Être. Et seule une telle injonction permet de porter et de lier. Autrement toute loi n’est que le produit de la raison humaine. Plus essentiel que l’établissement de règles est là découverte par l’homme du séjour en vue de la vérité de l’Être. Ce séjour seul accorde l’expérience de ce qui tient . La vérité de l’Être fait don du maintien pour toute contenance. Le mot " Halt " signifie " garde " en notre langue. L’Être est la garde qui, pour sa vérité, a dans sa garde l’homme en son essence ek-sistante, de sorte qu’elle abrite l’ek-sistence dans le langage. C’est pourquoi le langage est à la fois la maison de l’Être et l’abri de l’essence de l’homme. C’est seulement parce que le langage est l’abri de l’essence de l’homme que les hommes et les humanités historiques peuvent être sans abri dans leur propre langue, devenue pour eux l’habitacle de leurs machinations. CartaH: P 123-124

La tournure ici employée: zur Sprache bringen, " porter au langage ", est désormais à prendre en son sens littéral. S’éclaircissant, l’Être vient au langage. Il est sans cesse en route vers lui. De son côté, la pensée ek-sistante porte au langage, dans son dire, cet avenant. Ainsi le langage est lui-même exhaussé dans l’éclaircie de l’Être. C’est alors seulement que le langage est de cette manière mystérieuse et qui néanmoins constamment nous gouverne. Lorsque le langage, ainsi porté à la plénitude de son essence, est historique, l’Être est gardé dans et pour la-pensée-qui-le-pense. Lorsqu’elle pense, l’ek-sistence habite la maison de l’Être. Et il en est de tout cela comme si, par le dire pensant, absolument rien ne s’était produit. CartaH: P 124

Submitted on:  Sat, 31-Mar-2007, 17:53