pensée méditante

Category: Heidegger en français
Submitter: Murilo Cardoso de Castro

pensée méditante

pensar meditante

Il y a ainsi deux sortes de pensée, dont chacune est à la fois légitime et nécessaire: la pensée qui calcule et la pensée qui médite.
Or c’est cette seconde pensée que nous avons en vue lorsque nous disons que l’ homme est en fuite devant la pensée. Malheureusement, objectera-t-on, la pure méditation ne s’aperçoit pas qu’elle flotte au dessus de la réalité, qu’elle n’a plus de contact avec le sol. Elle ne sert à rien dans l’expédition des affaires courantes. Elle n’aide en rien aux réalisations d’ordre pratique.
Et l’on ajoute, pour terminer, que la pure et simple méditation, que la pensée lente et patiente est trop « haute » pour l’entendement ordinaire. De cette excuse il n’ y a qu’une chose à retenir, c’est qu’une pensée méditante est, aussi peu que la pensée calculante, un phénomène spontané. La pensée qui médite exige parfois un grand effort et requiert toujours un long entraînement. Elle réclame des soins encore plus délicats que tout autre authentique métier. Elle doit aussi, comme le paysan, savoir attendre que le grain germe et que l’épi mûrisse.
D’un autre côté chacun de nous, à sa manière et dans ses limites, peut suivre des voies de méditation. Pourquoi ? Parce que l’homme est l’être pensant, c’est à dire méditant. Il n’est donc aucunement nécessaire que la méditation nous élève dans des « régions supérieures ». Il suffit que nous nous arrêtions sur ce qui nous est proche et que nous recherchions ce qui nous est le plus proche: ce qui concerne chacun de nous, ici et maintenant. Ici: sur ce coin de terre natale. Maintenant: à l’ heure qui sonne à l’horloge du monde. [Q34 137]

Ce qui, toutefois, est ici proprement inquiétant n’est pas que le monde se technicise complètement. Il est beaucoup plus inquiétant que l’homme ne soit pas préparé à cette transformation, que nous n’arrivions pas encore à nous expliquer valablement, par les moyens de la pensée méditante, avec ce qui, proprement, à notre époque, émerge à nos yeux. [Q34 143]

Ainsi l’homme de l’âge atomique serait livré sans conseil et sans défense au flot montant de la technique. Il le serait effectivement si, là où le jeu est décisif, il renonçait à jouer la pensée méditante contre la pensée simplement calculante. Mais la pensée méditante, une fois éveillée, doit être à l’oeuvre sans trêve et s’ animer à la moindre occasion elle doit donc le faire aussi à présent, ici même et justement à l’occasion de notre fête commémorative. Car celle ci nous amène à considérer ce que l’âge atomique menace particulièrement : l’enracinement des oeuvres humaines dans une terre natale.
Aussi demandons nous maintenant: Si l’ancien enracinement vient à disparaître, n’est il pas possible qu’en retour un nouveau terrain, un nouveau sol soit offert à l’homme, un sol où l’homme et ses oeuvres puiseraient une sève nouvelle pour leur développement, au coeur même de l’âge atomique?
Quel serait le sol, la terre, d’un nouvel enracinement? Ce que nous cherchons en questionnant ainsi est peut être tout près de nous: si près qu’il nous est trop facile de ne pas le voir. Car, pour nous autres hommes, le chemin vers ce qui nous est proche est toujours le plus long et par conséquent le plus ardu. Le chemin est une voie de méditation. La pensée méditante exige de nous que nous ne nous fixions pas sur un seul aspect des choses, que nous ne soyons pas prisonniers d’une représentation, que nous ne nous lancions pas sur une voie unique dans une seule direction. La pensée méditante exige de nous que nous acceptions de nous arrêter sur des choses qui à première vue paraissent inconciliables. [Q34 144]

Quel grand danger nous menacerait alors? Alors la plus étonnante et féconde virtuosité du calcul qui invente et planifie s’accompagnerait... d’indifférence envers la pensée méditante, c’est-à-dire d’une totale absence de pensée. Et alors? Alors l’homme aurait nié et rejeté ce qu’il possède de plus propre, à savoir qu’il est un être pensant. Il s’agit donc de sauver cette essence de l’homme. Il s’agit de maintenir en éveil la pensée. [Q34 147]

Submitted on:  Mon, 13-Sep-2010, 15:24