poétique

Category: Heidegger en français
Submitter: Murilo Cardoso de Castro

poétique

Tout art est en son essence poésie, c’est-à-dire une irruption de cet être ouvert où tout est autrement qu’autrement. De par le projet poétique, le reste de l’étant, l’étant jusqu’ici de mise devient non-étant. Mais la poésie n’est point pour autant la forgerie vagabonde de n’importe quelle réalité, ni une dissolution dans l’ir-réel. Ce que la poésie comme projet pro-jette en ce sens qu’elle le dé-ploie, cet ouvert, c’est lui qui tout d’abord laisse l’étant ad-venir comme tel et le porte à sa lueur propre (Hw. 60). OOA1935 II

La vérité comme être-ouvert advient dans le projet de la poésie. L’art comme mise-en-oeuvre de la vérité est essentiellement poésie. Et pourtant, n’est-ce point pur et simple arbitraire que de reconduire l’art de bâtir, l’art de sculpter, l’art des sons à la "poésie" ? Tel serait en effet le cas si nous entreprenions d’interpréter les "arts" cités à partir de l’art du langage, et d’en faire des sous-espèces de celui-ci ? En fait, l’art de la langue (la "poésie") lui-même n’est qu’une guise du projeter, du dire poétique au sens déterminé, mais plus vaste qu’on a indiqué. Ce qui n’empêche que l’oeuvre de langue — la poésie au sens plus strict — a une position insigne dans le tout des arts. Pour concevoir comment, il est besoin d’un concept correct de la langue elle-même (Hw. 60). OOA1935 II

L’essence de la langue est poésie au sens large du terme. Et comme la langue, en même temps, est ce projet par lequel de l’étant s’ouvre en général pour la première fois comme étant à l’homme, l’oeuvre de langue est l’oeuvre d’art la plus originelle. Le bâtir et le figurer, au contraire, se produisent toujours déjà dans l’ouvert du dit et du nommer et ils sont embrassés et gouvernés par lui. Mais c’est pour cela justement qu’ils demeurent des chemins propres de l’art, un dire poétique à chaque fois spécifique (Hw. 61). OOA1935 II

En tout projet poétique, est libéré un ouvert, cet "autrement qu’autrement" qui non seulement ne survient nulle part au sein de l’étant sous-la-main, mais encore demeure inaccessible à toute prétention de celui-ci. Le projeter est toujours un excédent. La poésie est libre donation et dispensation : une fondation. Et pourtant, il s’en faut que l’essence de la poésie, c’est-à-dire l’art soit épuisée par sa détermination comme projet (Hw. 62). OOA1935 II

Dans le projet poétique, en effet, ce n’est pas simplement cet "autrement qu’autrement" qui est ouvert, mais l’être-ouvert — qui est toujours tel pour un Là — qui est pré-jeté au Là, ou à celui qui est le Là. Et c’est seulement par une telle pré-jection que le Dasein devient avenant, c’est-à-dire historial. Le projet poétique est ad-jeté au Dasein. Le Dasein lui-même n’est jamais une généralité, mais à chaque fois celui-ci et quelque chose d’unique. Un peuple est toujours déjà jeté dans son Là. De cet être-jeté, Hölderlin, le poète, nous dit : OOA1935 II

Si cependant un tel défi projetant est véritablement poésie, alors ce qui nous est jeté par lui ne saurait être une quelconque intimidation. Le projet véritablement poétique est bien plutôt l’ouverture de cela en quoi le Dasein comme historial est déjà jeté. Et cela, c’est la terre, et, pour un peuple, c’est toujours sa terre, le fond se refermant où il repose avec tout ce que — encore retiré à lui-même — il est déjà. Aussi bien, cette donation comprise dans le projet doit-elle être re-puisée dans le fond refermé, et proprement re-posée sur celui-ci. C’est ainsi que le fondement, en tant que portant, est pour la première fois fondé et re-pris dans l’ouvert du Dasein. Si la poésie est fondation, ce n’est pas seulement au sens de la libre dispensation, mais en même temps au sens de ce fonder qui re-pose le fondement. Le projet porte cet "autrement qu’autrement" à l’ouvert ; mais, au fond, il ne s’agit de rien d’étranger, mais seulement de la propriété la plus propre, bien que jusqu’ici demeurée en retrait, du Dasein historial (Hw. 62). OOA1935 II

Si le projet poétique vient du rien, c’est dans la mesure précise où il n’emprunte point son offrande à l’habituel, au traditionnel ; cependant, il ne provient en aucun cas de rien dans la mesure où ce qui est ad-jeté par lui n’est autre que la destination, tenue en dépôt, du Dasein historial (Hw. 62). OOA1935 II

Mais qu’est-ce enfin que cela : commencer ? Réponse : faire le saut dans l’origine. Celle-ci n’est pas constituée par là, mais l’advenir de la vérité est enduré dans le fonder poétique. Or telle est l’essence du créer : capturer dans le projet en le supportant, soutenir le litige qui se lève dans l’oeuvre, in-sister dans le domaine insolite de la vérité nouvelle, faire le saut dans un milieu du Da-sein qui ne se détermine que dans le saut lui-même. Le créer ne se produit que dans la solitude d’une unicité singulière. Par elle, la vérité du Dasein historial d’un peuple est décidée. OOA1935 II

Submitted on:  Sat, 03-Feb-2007, 12:19