l’angoisse

Category: Heidegger en français
Submitter: Murilo Cardoso de Castro

l’angoisse

Cet advenir est possible ; il n’est réel aussi — bien qu’assez rarement — que par instants, dans la disposition fondamentale de l’angoisse. Par cette angoisse, nous n’entendons pas l’anxiété assez fréquente venant, au fond, d’une complexion craintive qui n’est que trop prête à se manifester. L’angoisse diffère fondamentalement de la crainte. C’est toujours devant tel ou tel étant déterminé qui, sous tel ou tel aspect déterminé, nous menace, que nous éprouvons de la crainte. La crainte devant… craint à chaque fois aussi pour quelque chose de déterminé. Parce que le propre de la crainte est ce caractère limité de son devant-quoi et de son pour-quoi, celui qui craint, le craintif, est retenu par ce qui l’affecte. Dans l’effort pour se préserver là devant — devant ce quelque chose de déterminé — il perd toute assurance par rapport à autre chose ; en somme il "perd la tête". QQMETA: L’élaboration de la question

L’angoisse ne donne plus lieu à un tel désarroi. Bien plutôt, elle répand un calme singulier. Sans doute l’angoisse est-elle toujours angoisse devant…, mais non devant ceci ou cela. L’angoisse devant… est toujours angoisse pour…, mais non pour ceci ou cela. Le caractère indéterminé de ce devant quoi et pour quoi nous nous angoissons n’est pas toutefois un simple manque de détermination, mais bien l’impossibilité essentiale de recevoir une détermination quelconque. Elle se fait jour dans une interprétation connue. QQMETA: L’élaboration de la question

Dans l’angoisse — disons-nous — "un malaise nous gagne" [NT: ist es einem unheimlich…]. Que signifient le "un" et le "nous" ? Nous ne pouvons dire devant quoi un malaise nous gagne. Cela nous gagne, dans l’ensemble. Toutes choses et nous-mêmes nous abîmons dans une indifférence. Cela, toutefois, non au sens d’un simple disparaître ; au contraire, dans leur recul comme tel, les choses se tournent vers nous. Ce recul de l’étant dans son ensemble qui nous investit dans l’angoisse nous oppresse. Aucun appui ne reste. Il ne reste et vient sur nous — dans la dérive de l’étant — que cet "aucun". QQMETA: L’élaboration de la question

Dans l’angoisse nous "sommes en suspens". Plus précisément : l’angoisse nous tient en suspens, parce qu’elle porte à la dérive l’étant dans son ensemble. D’où vient que nous-mêmes — nous, ces hommes étant — glissons dans cette dérive au coeur de l’étant. C’est pourquoi ce n’est au fond, ni "toi", ni "moi", qu’un malaise gagne, mais un "nous" [NT: einem : un "nous" impersonnel.]. Seul est encore là, dans l’ébranlement de ce suspens où l’on ne peut se tenir à rien, le pur être "là". QQMETA: L’élaboration de la question

L’angoisse nous ôte la parole. Parce que l’étant dérive dans son ensemble et fait qu’ainsi le rien s’avance, face à lui se tait tout dire qui dit "est". Que dans le malaise profond de l’angoisse souvent nous cherchions à rompre le vide silence par des propos sans objet, [52] n’est que la preuve de la présence du rien. Que l’angoisse dévoile le rien, c’est ce qu’immédiatement l’homme vérifie lui-même quand l’angoisse est passée. Dans la clarté du regard que porte le souvenir tout proche, il nous faut dire : ce devant quoi et pour quoi nous nous angoissions n’était "proprement" — rien. Et en effet : le rien lui-même — comme tel QQMETA: L’élaboration de la question

— était là. Avec la disposition fondamentale de l’angoisse, nous avons atteint l’advenir de l’être-là, dans lequel le rien est manifeste et à partir du quel il faut l’interroger. Qu’en est-il du rien ? QQMETA: L’élaboration de la question

Le rien se dévoile dans l’angoisse — mais non comme étant. Il est tout aussi peu donné comme objet. L’angoisse n’est pas une appréhension du rien. Pourtant le rien se fait par elle et en elle manifeste, mais non toutefois de telle manière qu’il se montrerait séparément "à côté" de l’étant dans son ensemble, lequel se tiendrait dans son inquiétante étrangeté. Nous dirions plutôt : le rien fait face dans l’angoisse en n’étant qu’un avec l’étant dans son ensemble. Qu’entendre par ce mots : "en n’étant qu’un avec…" ? QQMETA: La réponse à la question

Dans l’angoisse, l’étant dans son ensemble devient chancelant. En quel sens cela advient-il ? L’étant n’est pourtant pas anéanti par l’angoisse, pour ainsi laisser place au rien. Comment d’ailleurs cela se pourrait-il, quand l’angoisse justement se situe dans l’impuissance totale vis-à-vis de l’étant dans son ensemble. Bien plutôt le rien se déclare-t-il en propre avec l’étant et tenant à lui, comme à ce qui dérive dans son ensemble. QQMETA: La réponse à la question

Dans l’angoisse n’advient aucun anéantissement de tout l’étant en soi, mais pas davantage n’accomplissons-nous une négation de l’étant dans son ensemble, en vue d’obtenir le rien sans plus. Abstraction faite de ce que l’accomplissement exprès d’un énoncé de négation est étranger à l’angoisse comme telle, nous arriverions aussi bien, avec un telle négation d’où devrait résulter le rien, à tout moment trop tard. C’est avant, déjà, que le rien fait face. Nous disions qu’il fait face "en n’étant qu’un avec" l’étant dérivant dans son ensemble. QQMETA: La réponse à la question

Il y a, dans l’angoisse, un mouvement de retraite devant… qui, assurément, n’est plus une fuite, mais un repos fasciné. Ce retrait devant… prend son issue du rien. Celui-ci n’attire pas à soi ; il est, au contraire, essentialement répulsif. Mais la répulsion qui écarte de soi est comme tel le renvoi, provoquant la dérive, à l’étant qui s’abîme dans son ensemble. Ce renvoi répulsif dans son ensemble, à l’étant dérivant dans son ensemble, selon quoi le rien investit l’être-là dans l’angoisse, est l’essence du rien : le néantissement [NT: J’adopte ici la traduction d’Henry Corbin qui rend le mieux compte du rapprochement des mots allemands Vernichtung anéantissement (nous ne disposons pas d’autre mot en français, rien n’ayant formé la racine d’aucun composé) et Nichtung. De même, plus loin : nichten, néantir, comme vernichten, anéantir.]. Il n’est pas plus un anéantissement de l’étant qu’il ne surgit d’une négation. Le néantissement ne se laisse pas non plus mettre au même compte que l’anéantissement et la négation. Le rien lui-même néantit. QQMETA: La réponse à la question

Dans la claire nuit du rien de l’angoisse, c’est là seulement que s’élève l’ouverture originelle de l’étant comme tel, à savoir : qu’il est étant — et non pas rien. Cet "et non pas rien" [53] ajouté par nous dans le discours n’est pas une explication subsidiaire, mais bien ce qui rend possible, au préalable, la manifestation de l’étant en général. L’essence du rien originellement néantissant réside en ceci : qu’il porte avant tout l’être "là" devant l’étant comme tel. QQMETA: La réponse à la question

C’est maintenant seulement que doit enfin s’introduire une réflexion trop longtemps différée. Si l’être-là ne peut se rapporter à de l’étant, et ainsi exister, qu’en se tenant instant dans le rien, et si le rien originellement ne devient manifeste que dans l’angoisse, ne nous faut-il pas, dès lors, être constamment en suspens dans cette angoisse, pour pouvoir simplement exister ? Mais n’avons-nous pas nous-mêmes reconnu que cette angoisse originelle est rare ? Avant toute chose nous tous existons bien pourtant et nous rapportons à de l’étant, celui que nous ne sommes pas et celui que nous sommes nous-mêmes — sans cette angoisse. Celle-ci n’est-elle pas une invention arbitraire et le rien qu’on lui attribue une exagération ? QQMETA: La réponse à la question

Ces possibilités du comportement néantissant — forces en lesquelles l’être-là porte son destin d’être jeté, sans pourtant s’en rendre maître — ne sont pas des espèces du nier simple. Mais cela n’empêche qu’elles s’expriment dans le non et dans la négation. En cela se trahit certes d’autant le vide et l’étendue de la négation. L’imprégnation de l’être-là par le comportement néantissant atteste la manifestation constante et sans doute obscurcie du rien, que seule l’angoisse originellement dévoile. D’où vient que cette angoisse originelle est le plus souvent réprimée dans l’être-là. L’angoisse est là. Elle sommeille seulement. Son souffle constamment tressaille à travers l’être-là. Au plus faible, à travers l’être-là "anxieux", et imperceptible pour les "oui, oui", et les "non, non" de l’affairé ; au plus proche à travers l’être-là rendu maître de soi ; au plus sûr, à travers celui qui se risque quant au fond. Mais cela n’advient qu’à partir de ce en vue de quoi il se prodigue, pour ainsi préserver l’ultime grandeur de l’être-là. QQMETA: La réponse à la question

L’instance de l’être-là dans le rien sur le fond de l’angoisse cachée fait de l’homme le lieu-tenant du rien. Nous sommes à ce point finis que ce n’est nullement par décision ni vouloir propres que nous pouvons nous porter originellement devant le rien ; tel est l’abîme que la dimension de finitude creuse dans l’être-là que la finitude la plus propre et la plus profonde se refuse à notre liberté. QQMETA: La réponse à la question

L’instance de l’être-là dans le rien sur le fond de l’angoisse cachée est le dépassement de l’étant dans son ensemble : la transcendance. QQMETA: La réponse à la question

Submitted on:  Tue, 23-Jan-2007, 18:45