commettre

Category: Heidegger en français
Submitter: Murilo Cardoso de Castro

commettre

Le « requérir », qui pro-voque lesénergies naturelles, est un « avancement » (ein Fördern) en un double sens. Il fait avancer, en tant qu’il ouvre et met au jour. Cet avancement, toutefois, vise au préalable à faire avancer une autre chose, c’est-à-dire à la pousser en avant vers son utilisation maxi¬mum et aux moindres frais. Le charbon extrait (gefördert) dans le bassin houiller n’est pas « mis là » pour qu’il soit simplement là et qu’il soit là n’importe où. Il est stocké, c’est-à-dire qu’il est sur place pour que la chaleur solaire emmagasinée en lui puisse être « commise ». Celle ci est pro-voquée à livrer une forte chaleur, laquelle est commise (bestellt) à la livraison de la vapeur, dont la pression actionne un mécanisme et par là maintient une fabrique en activité.
La centrale électrique est mise en place dans le Rhin. Elle le somme (stellt) de livrer sa pression hydraulique, qui somme à son tour les turbines de tourner. Ce mouvement fait tourner la machine dont le mécanisme produit le courant électrique, pour lequel la centrale régionale et son réseau sont commis aux fins de transmission. Dans le domaine de ces conséquences s’enchaînant l’une l’autre à partir de la mise en place de l’énergie électrique, le fleuve du Rhin apparaît, lui aussi, comme quelque chose de commis. La centrale n’est pas construite dans le courant du Rhin comme le vieux pont de bois qui depuis des siècles unit une rive à l’autre. C’est bien plutôt le fleuve qui est muré dans la centrale. Ce qu’il est aujourd’hui comme fleuve, à savoir fournisseur de pression hydraulique, il l’est de par l’essence de la centrale. Afin de voir et de mesurer, ne fût ce que de loin, l’élément monstrueux qui domine ici, arrêtons nous un instant sur l’opposition qui apparait entre les deux intitulés : « Le Rhin », muré dans l’usine d’énergie, et « Le Rhin », titre de cette oeuvre d’art qu’est un hymne de Hölderlin. Mais le Rhin, répondra-t-on, demeure de toute façon le fleuve du paysage. Soit, mais comment le demeure t il? Pas autrement que comme un objet pour lequel on passe une commande (bestellbar), l’objet d’une visite organisée par une agence de voyages, laquelle a constitué (bestellt) là bas une industrie des vacances. [GA7, pg. 21]

Maintenant quelle sorte de dévoilement convient à ce qui se realise par l’interpellation pro-voquante ? Ce qui se réalise ainsi est partout commis à être-sur-le-champ au lieu voulu, et à s’y trouver de telle façon qu’il puisse être commis à une commission ultérieure [Ueberall ist es bestellt, auf der Stelle zur Stelle zu stehen and zwar zu stehen, um selbst bestellbar zu sein für ein weiteres Bestellen]. Ce qui est ainsi commis a sa propre position et stabilité (Stand). Cette position stable nous l’appelons le « fonds » (Bestand). Le mot dit ici plus que stock et des choses plus essentielles. Le mot « fonds » est maintenant promu à la dignité d’un titre [d’une appellation fondamentale]. Il ne caractérise rien de moins que la manière dont est present tout ce qui est atteint par le dévoilement qui pro-voque. Ce qui est là (steht) au sens du fonds (Bestand) n’est plus en face de nous comme objet (Gegenstand).
[...]
Mais un avion commercial, posé sur sa piste de départ, est pourtant un objet! Certainement. Nous pouvons nous représenter ainsi cet engin. Mais alors il cache ce qu’il est et la façon dont il est. Sur la piste où il se tient, il ne se dévoile comme fonds que pour autant qu’il est commis à assurer la possibilité d’un transport. Pour cela il faut qu’il soit commissible, c’est à dire prêt à s’envoler, et qu’il le soit dans toute sa construction, dans chacune de ses parties. (Ce serait ici le lieu d’examiner la définition que Hegel donne de la machine, à savoir un instrument indépendant. Du point de vue de l’instrument artisanal, cette caractérisation est exacte. Mais ainsi justement la machine n’est pas pensée à partir de l’essence de la technique, dont pourtant elle relève. Du point de vue du fonds, la machine est absolument dépendante; car elle tient son être uniquement d’une commission donnée à du commissible.) [GA7, pg. 23]

C’est seulement pour autant que, de son côté, l’homme est déjà pro-voqué à libérer les énergies naturelles que ce dévoilement qui commet peut avoir lieu. Lorsque l’homme y est pro-voqué, y est commis, alors l’homme ne fait-il pas aussi partie du fonds, et d’une manière encore plus originelle que la nature? La façon dont on parle couramment de matériel humain, de l’effectif des malades d’une clinique, le laisserait penser. Le garde forestier qui mesure le bois abattu et qui en apparence suit les mêmes chemins et de la même manière que le faisait son grand père est aujourd’hui, qu’il le sache ou non, commis par l’industrie du bois. Il est commis à faire que la cellulose puisse être commise et celle-ci de son côté est pro-voquée par les demandes de papier pour les journaux et les magazines illustrés. Ceux-ci, à leur tour, interpellent l’opinion publique, pour qu’elle absorbe les choses imprimées, afin qu’elle même puisse être commise à une formation d’opinion dont on a reçu la commande. Mais justement parce que l’homme est pro-voqué d’une façon plus originelle que les énergies naturelles, à savoir au « commettre », il ne devient jamais pur fonds. En s’adonnant à la technique, il prend part au commettre comme à un mode du dévoilement. Or, la non-occultation elle même, à l’intérieur de laquelle le commettre se déploie, n’est jamais le fait de l’homme, aussi peu que l’est le domaine que déjà l’homme traverse, chaque fois que comme sujet il se rapporte à un objet. [GA7. pg. 24]

Ainsi la technique moderne, en tant que dévoilement qui commet, nest elle pas un acte purement humain. C’est pourquoi il nous faut prendre telle qu’elle se montre cette pro vocation qui met l’homme en demeure de commettre le réel comme fonds. Cette pro-vocation rassemble l’homme dans le commettre. Pareil « rassemblant » concentre l’homme (sur la tâche) de commettre le réel comme fonds.
[...]
Maintenant cat appel pro voquant qui rassemble l’homme (autour de la tâche) de commettre comme fonds ce qui se dévoile, nous l’appelons l’Arraisonnement [►EC, pg. 26]
Arraisonnement (Ge-stell) : ainsi appelons nous le rassemblant de cette interpellation (Stellen) qui requiert l’homme, c’est à dire qui le pro voque à dévoiler le reel comme fonds dans le mode du « commettre ». [...] Cette production qui fait apparaître, par exemple, l’érection d’une statue dans l’enceinte du temple, et d’autre part le commettre pro-voquant que nous considérons en ce moment sont sans doute radicalement différents et demeurent pourtant apparentés dans leur être. Tous deux sont des modes du dévoilement, de l’aletheia. [GA7, pg. 27]

Il reste vrai toutefois que l’homme de l’âge technique est pro-voqué au dévoilement d’une manière qui est particulièrement frappante. Le dévoilement concerne d’abord la nature comme étant le principal réservoir du fonds d’énergie. Le comportement « commettant » de l’homme, d’une manière correspondante, se révèle d’abord dans l’apparition de la science moderne, exacte, de la nature. Le mode de représentation propre à cette science suit à la trace la nature considérée comme un complexe calculable de forces. La physique moderne n’est pas une physique expérimentale parce qu’elle applique à la nature des appareils pour l’interroger, mais inversement : c’est parce que la physique - et déjà comme pure théorie - met la nature en demeure (stellt) de se montrer comme un complexe calculable et prévisible de forces que l’expérimentation est commise à l’interroger, afin qu’on sache si et comment la nature ainsi mise en demeure répond à l’appel. [GA7, pg. 29]

Si, de plus en plus, la physique moderne doit s’accommoder du fait que son domaine de représentation échappe à toute intuition, ce renoncement ne lui est pas dicté par quelque commission de savants. Il est pro-voqué par le pouvoir de l’Arraisonnement, qui exige que la nature puisse être commise comme fonds. C’est pourquoi, quel que soit le mouvement par lequel la physique s’éloigne du mode de représentation exclusivement tourné vers les objets et qui encore récemment était le seul qui comptât, il est une chose à laquelle elle ne peut jamais renoncer : à savoir que la nature réponde à l’appel d’une manière d’ailleurs quelconque, mais saisissable par le calcul et qu’elle puisse demeurer commise en tant que système d’informations. [GA7, pg. 30]

L’Arraisonnement est ce qui rassemble cette interpellation, qui met l’homme en demeure de dévoiler le réel comme fonds dans le mode du « commettre ». [GA7, pg. 32]

En tant qu’il est la pro-vocation au commettre, l’Arraisonnement envoie dans un mode du dévoilement. L’Arraisonnement, comme tout mode de dévoilement, est un envoi du destin. La pro-duction, poiesis, elle aussi, est destin au sens indiqué. [GA7, pg.33]

L’essence de la technique réside dans l’Arraisonnement. Sa puissance fait partie du destin. Parce que celui-ci met chaque fois l’homme sur un chemin de dévoilement, l’homme ainsi mis en chemin, avance sans cesse au bord d’une possibilité : qu’il poursuive et fasse progresser seulement ce qui a été dévoilé dans le « commettre » et qu’il prenne toutes mesures à partir de là. Ainsi se ferme une autre possibilité : que l’homme se dirige plutôt, et davantage, et d’une façon toujours plus originelle, vers l’être du non caché et sa non occultation, pour percevoir comme sa propre essence son appartenance au dévoilement : appartenance qui est tenue en main [ Gebraucht. Cf. N. du Tr., 5, et ci dessous pp. 43 et 44.]. [GA7, pg.35]

Mais l’Arraisonnement ne menace pas seulement l’homme dans son rapport à lui-même et à tout ce qui est. En tant que destin il renvoie à ce dévoilement qui est de la nature du « commettre » . Lá où celui ci domine, il écarte toute autre possibilité de dévoilement.
[...]
Le destin qui envoie dans le commettre est ainsi l’extrême danger. [GA7, pg. 37]

Ainsi nous paraît-il, aussi longtemps que nous négligeons d’observer que la pro-vocation qui engage dans l’acte par lequel le réel est commis comme fonds, demeure toujours, elle aussi, un envoi (du destin), qui conduit l’homme vers un des chemins du dévoilement. En tant qu’elle est ce destin, l’essence de la technique engage l’homme dans ce qu’il ne peut de lui même, ni inventer, ni encore moins faire. Car - un homme qui ne serait qu’homme, uniquement de et par lui même : une telle chose n’existe pas.
[...]
C’est justement dans l’Arraisonnement, qui menace d’entraîner l’homme dans le commettre comme dans le mode prétendument unique du dévoilement et qui ainsi pousse l’homme avec force vers le danger qu’il abandonne son être libre, c’est précisément dans cet extrême danger que se manifeste l’appartenance la plus intime, indestructible, de l’homme à « ce qui accorde », à supposer que pour notre part nous nous mettions à prendre en considération l’essence de la technique. [GA7, pg. 43]

D’un côté l’Arraisonnement pro-voque à entrer dans le mouvement furieux du commettre, qui bouche toute vue sur la production du dévoilement et met ainsi radicalement en péril notre rapport à l’essence de la vérité. [GA7, pg. 44]

L’irrésistibilité du commettre et la retenue de ce qui sauve passent l’une devant l’autre comme, dans le cours des astres, la trajectoire de deux étoiles. Seulement leur évitement réciproque est le côté secret de leur proximité.
[...]
L’être de la technique menace le dévoilement, il menace de la possibilité que tout dévoilement se limite au commettre et que tout se présente seulement dans la non-occultation du fonds. [GA7, pg. 45]

Submitted on:  Mon, 06-Feb-2006, 23:44